|
| |
Le lundi 13 juillet, 9h
Des policiers de la G.R.C. m'attendaient déjà lorsque je suis arrivé au bureau le matin du vingt-neuf juin. Ils m'ont demandé si je connaissais Catherine. Méfiant comme un avocat, je les ai questionnés sur le pourquoi de cette question avant d'y répondre. Le premier policier regarda son collègue: «ce coup-ci, c'est à ton tour».
Catherine avait été victime d'un funeste accident de la route à Copenhague la veille. Les policiers danois ont trouvé ma carte professionnelle sur elle et ont transmis cette information à la G.R.C. pour qu'elle retrace sa famille. Les deux policiers ne connaissaient pas tous les détails mais le décès avait été confirmé par les médecins de là-bas.
-- Elle est morte sur le coup car il n'y a pas eu de véritable hospitalisation... enfin... vous me comprenez, dit le policier. Vous connaissez bien ses parents?
-- Oui, si l'on veut, mais je n'ai pas la force... ben, j'peux pas leur annoncer ça au téléphone... Ils habitent Rimouski.
-- De toute façon, on ne peut pas annoncer ce genre de nouvelle par téléphone... On ne sait jamais comment la personne va réagir.
Le lendemain, je partais pour Rimouski pour assister au va-et-vient du salon mortuaire et aux obsèques.
Circonstances très pénibles pour un premier et dernier contact avec la parenté et l'entourage de Catherine.
***
Les étapes du deuil qui m'étaient jusqu'à présent inconnues se suivent dans un ordre et un désordre mouvementés. Parfois je suis résigné, amorphe et la moindre activité, la plus banale des tâches quotidiennes, dépasse la somme de mes forces. Parfois aussi, la culpabilité m'accable. Face à moi-même, je regrette de n'avoir su accepter la totalité des joies que m'offrait Catherine. Face à elle, je ne peux me pardonner d'avoir été un amoureux si indécis, si concentré sur des détails de la vie qui m'apparaissent aujourd'hui sous leur vrai jour, c'est-à-dire complètement futiles.
Parfois j'ai un regain d'énergie qui dure quelques heures. Je fais ma valise et je prends la route en pensant qu'une fois à destination, la douleur s'apaisera. D'une chambre d'hôtel à Tremblant au chalet d'un oncle dans les Cantons de l'Est, de la Cachoulac à l'auberge des Glacis, seules les longues heures passées à conduire sont exemptes d'affliction car, aussitôt le moteur arrêté, celle-ci se jette sur moi comme la vague sur la grève.
***
J'aurais voulu apprendre la nouvelle de la mort de Catherine à Ramone avant de prendre la route pour Rimouski, mais il était introuvable. J'ai repensé à ce que m'avaient dit les policiers sur l'importance d'annoncer un décès en personne et j'ai renoncé à lui écrire un mot ou à lui laisser un message. Ce n'est donc qu'hier que j'ai pu lui en parler.
Nous nous sommes croisés dans le hall de l'immeuble. Il m'a écouté puis il s'est assis dans l'escalier après avoir remonté quelques marches de reculons. Il mit une main sur sa bouche et fit deux ou trois allongés soupirs au terme desquels il dit avec une certaine violence, comme s'il voulait se ressaisir:
-- Sacrament que c'est con! S'il y a quelqu'un ici qui avait trouvé un sens à sa vie, et même des sens, c'était bien elle!
Il se leva, il mit sa main sur mon épaule un instant et il partit. J'ai senti qu'il voulait dire quelque chose, chose que son inconscient mâle lui commandait de taire. Ramone est un colosse qui a de la peine à cacher son mal et du mal à cacher sa peine.
Moi, la peine, elle me torture, elle me fait pleurer, elle me fait vomir, elle me fait tomber le long du mur, elle me cimente au sol, elle ne me lâche pas.
***
J'ai décidé de ne pas travailler avant le mois de septembre. Maître Carré ne s'y objecte pas; il ne prévoit pas quitter le pays d'ici là d'une part et, d'autre part, dans le monde juridique comme dans bien des domaines, la charge de travail diminue pendant l'été.
Retour | Jour suivant
|