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Le mercredi 10 juin, 20h
J'ai gagné le quartier le plus cossu d'Outremont en répétant en silence l'adresse de Maude pour ne pas l'oublier. Je roulais dans un autre monde. Les parcs publics étaient propres et déserts. Les rues aussi. J'ai erré pendant au moins cinq minutes avant de trouver un passant à qui demander mon chemin. Sur la bonne rue, alors que les numéros civiques de ces petits châteaux de ville défilaient, je me suis dit qu'il était étonnant que je n'aie jamais su que Maude appartenait à une classe sociale qui compte son petit change en billets de cent dollars. Enfin arrivé. La maison fait trois étages. Elle est immense et toute en pierre; en ajoutant un dôme coiffé d'une croix, elle passerait pour une église. L'entrée pour les voitures est inoccupée mais j'ignore ce qui se cache derrière les deux portes de garage en érable. Deux lampadaires en fonte travaillée encadrent l'entrée principale de la maison dont la porte doit dépasser les trois mètres et demi en hauteur. Maude m'ouvrit. Elle était déjà en tenue de plage (enfin presque puisqu'elle portait sur son maillot un short en jean tout effiloché). En admirant une seconde fois le terrain avant de la maison, j'ai dit à Maude que ses parents semblaient aimer l'horticulture. Elle fit une moue de quasi-dégoût. -- Eux se salir? Tu penses! Ils paient un jardinier qui vient deux jours par semaine, me dit-elle. Elle m'invita à entrer. Elle prit immédiatement l'escalier qui encercle le hall. Nous passâmes le deuxième étage sans nous y arrêter. Je n'avais pas assez de mes deux yeux pour assimiler toute la richesse de la demeure. Au troisième et dernier étage, Maude me dit: -- Ça, c'est chez moi! Elle vit l'incompréhension dans mon regard et précisa ses propos sans que j'aie à le lui demander. -- J'occupe le troisième en entier. J'ai trois chambres, un bureau, une salle d'eau, un salon. J'ai même une cuisinette dans la pièce là-bas. Donc, je ne suis pas obligée de voir mes parents: ils ne montent jamais au troisième. Elle me prit la main. On entra dans sa chambre (dont la superficie pourrait, en Haïti, accueillir deux familles) et la traversa. Maude ouvrit deux portes qui donnait sur l'extérieur. -- Regarde! J'ai même une terrasse! Tu vois le balcon du deuxième? Quand j'étais enfant, je sautais dans la piscine de là quand mes parents n'étaient pas à la maison... jusqu'au jour où je me suis cassée une jambe sur le fond de la piscine! (Elle sourit en évoquant cette bribe de son enfance. Ça m'a fait plaisir de la voir sourire -- c'est si rarissime.) Je mis mon maillot de bain en demandant à Maude si ses parents avaient hérité d'une fortune de famille pour vivre dans tant d'opulence. -- Non, dit-elle. Ils ont tous les deux un gros salaire et des immeubles à revenus dans l'est de la ville. Ils sont assez riches pour mépriser la classe moyenne et assez pauvres pour saliver devant Phyllis Lambert.
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