Le mercredi 27 mai, 21h



Hier, la file d'attente pour entrer au Loft était d'une longueur rebutante. C'était doublement étonnant: on était mardi et il était à peine vingt-deux heures. J'ai tout de suite pensé qu'il s'y tenait un événement spécial, genre les Spice Girls ou Michou Louvain en spectacle.

-- Pourquoi y'a tant de monde? demandai-je à quelqu'un dans la file.
-- C'est deux pichets pour douze piastres.

C'était, semble-t-il, la seule explication à cette immense file d'attente. La possibilité d'économiser sur l'alcool ne nous séduisit pas -- Ramone, Julien et moi -- au point de perdre une partie de la soirée sur trottoir à contempler le dos de la personne d'en avant.

Nous avons rejoint la rue Sainte-Catherine et nous l'avons descendue à pied sans destination précise pour finalement se retrouver dans le village gay. Une dragqueen qui distribuait des tracts dans la rue nous conseilla d'aller au Sky où nous pourrions voir «les travestis les plus quétaines de Montréal». Nous y sommes allés et je dois dire que je n'ai jamais autant pogné!

À la fin de la soirée, nous avons repris Sainte-Catherine en sens inverse. Devant le Parc Berri, un punk courra vers nous en agitant les bras comme quelqu'un qui se noie.

-- Spoil est malade! Spoil est malade! hurlait-il.

Un peu plus loin, un deuxième punk était couché sur le sol dans une forme tordue que me rappelait un vieux torchon. Nous avons présumé qu'il s'agissait de Spoil mais l'autre punk n'était plus là pour nous le confirmer. Il était déjà loin, courant et gueulant «Spoil est malade! Spoil est malade!»

Je m'approchai du punk qui gisait sur le bitume. Sa respiration était imperceptible. J'ai tenté de trouver son pouls sans succès (j'ai appris à prendre le pouls en regardant Baywatch). J'étais convaincu qu'il était mort, et mort depuis longtemps car il puait la charogne.

L'autre punk était rendu deux coins de rue plus loin vers l'est et je l'entendais hurler: «Spoil est malade! Spoil est malade!»

Tout à coup, Spoil ouvrit les paupières. Le blanc de ses yeux était strié de rouge. Il devait avoir un peu trop poussé sur l'héroïne.

Je mis ma main sur l'arrière de sa tête pour la redresser.

-- Ça va? lui ai-je demandé, tendrement.
-- Mange d'la marde, m'a-t-il répondu!

Je venais de passer dix minutes à subir son odeur nauséabonde, j'avais même poussé l'altruisme jusqu'à lui toucher malgré la répugnance qu'il m'inspirait et il me dit de manger de la m...! S'il n'y avait pas eu de témoin, je lui aurais servi une baffe.

Une ambulance arriva. Je m'en suis approché.

-- C'est nous qui vous a appelés. dis-je à l'ambulancier. C'est un punk. Il est derrière le buisson là-bas mais il semble correct maintenant.
-- Pourquoi tu dis ça, me demanda l'ambulancier.
-- Euh! il m'a parlé.
-- Il t'a envoyé chier?
-- En plein ça!
-- Tout est beau! Quand ils t'envoient chier, c'est qu'ils sont corrects!

Les ambulanciers sont tout de même sortis de leur véhicule et se sont dirigés vers le punk malade pour revenir trente secondes plus tard, les insultes proférés par Spoil les ayant rassurés.

Ramone, Julien et moi reprîmes notre marche. Nous n'avons pas revu l'ami de Spoil. Je pense qu'il est rendu dans le bout du Stade olympique, courant et hurlant encore: «Spoil est malade! Spoil est malade!»


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