Le lundi 4 mai, 16h



Il était une fois trois étudiants d'âge mineur partageant un appartement dans une tour à logement. Un soir de juillet 1990, les colocataires décidèrent d'utiliser sur leur balcon un vieux barbecue qu'ils avaient trouvé dans la ruelle. Pendant qu'ils étaient en plein tournoi de Nintendo dans le salon, le barbecue brûla leur casse-croûte et cinq étages de l'immeuble. Évacuation, pompiers et un million deux cent mille dollars de dommages

Le propriétaire de l'immeuble fut indemnisé par son assureur, lequel poursuit maintenant les trois colocataires ainsi que leurs parents. Chaque colocataire est représenté par un avocat. Les parents ont aussi leurs avocats et, comme certains sont divorcés, ceux-ci ont chacun un avocat. Puis, certains ont une assurance-responsabilité dont l'émetteur a dépêché ses propres avocats. Douze avocats. Un vrai party!

Ce matin, commençaient les interrogatoires préalables (sans la présence du juge). Habituellement, ces interrogatoires se tiennent dans de minuscules cubicules du Palais de justice mais, comme aucun de nous ne voulait battre le record du plus grand nombre de personnes dans une cabine téléphonique, nous avions convenu de tenir ces interrogatoires dans la salle de conférence du cabinet d'un des avocats.

Pour ma part, je représentais, au nom de Maître Carré, l'assureur de l'un des parents poursuivis. Je ne sais rien du dossier mais Maître Carré me rassura:

-- Apporte-toi un journal pour lire. T'as rien à faire. C'est la compagnie d'assurance du proprio qui va interroger la mère de l'un des jeunes. Nous, on s'en fout, c'est pas lui notre client.
-- Pourquoi j'y vais alors?
-- Au cas où un événement imprévisible se produirait... genre la mère qui dit «tout est de ma faute! v'la mon chèque!» ou genre Maître Pincourt (tu sais, la grande blonde?) qui te demanderait de mes nouvelles!

Puis, d'un ton administratif, Me Carré reprit:

-- Et, puis, faut bien trouver des heures à facturer au client!

***

Au lieu d'un journal à lire, je me suis apporté du papier à lettre pour écrire à Juliette, activité qui avait pour avantage de laisser croire que je prenais des notes sur le dossier. L'avocat senior assis en face de moi, lui, ne se gênait pas pour déplier bruyamment son journal et pour bâiller tout aussi ostensiblement. En fait, ce matin, seuls l'avocat de l'assureur du propriétaire et celui de la mère interrogée avaient vraiment quelque chose à faire. Les autres n'avaient qu'à vider les plateaux de fruits frais qui trônaient au milieu de la table.

D'une oreille, je suivais la voix monotone de l'avocat qui menait l'interrogatoire sans porter attention au contenu jusqu'à ce que l'avocat de la mère s'objecta agressivement à l'une des questions.

-- Tout le monde ici sait pourquoi Madame a demandé à son fils de partir en appartement. Inutile de tourner le fer dans la plaie, dit l'avocat de la mère.

Or, c'était faux puisque, moi, je l'ignorais et je n'étais pas le seul: l'avocat senior en face de moi s'était tout à coup désintéressé de son journal.

-- Veuillez m'excuser, Maître, mais je crains que quelques uns d'entre nous ne connaissent pas aussi bien que vous les détails de l'affaire, ai-je fait remarquer à l'avocat de la mère.

L'avocat de l'assureur jubila et reposa la question:

-- Pourquoi avez-vous demandé à votre fils, qui avait seize ans à l'époque, de quitter la maison pour aller vivre en appartement?

La mère grommela quelques pleurs. Son avocat s'objecta de nouveau:

-- Écoutez, c'est déjà assez difficile pour ma cliente.
-- J'y tiens, demander à votre cliente de répondre à ma question, répliqua l'avocat de l'assureur.

L'avocat senior me regardait avec de grands yeux ronds. Il devait, comme moi, se demander quel terrible secret de famille étions-nous sur le point d'apprendre. Le garçon faisant pousser du cannabis dans le sous-sol de la maison familiale? C'était un junkie et il laissait traîner ses vieilles seringues dans le bain? Il avait commis des abus sexuels sur sa soeur? Mon imagination m'entraînait dans un tourbillon d'hypothèses toutes plus scabreuses les unes que les autres.

-- Il était homosexuel, répondit la mère!


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