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Le samedi 7 mars, 5h45 de la nuit
Il ne se passe pas une semaine sans que Ramone m'invite au Sona, au Juice ou dans d'autres boites à la mode. Comme dans les autres domaines de ma vie, je suis plutôt conservateur en matière de sortie et je préfère m'en tenir au même cercle de bars, Passeport en tête. Ramone ne se décourage pas devant mon étroitesse d'esprit et, malgré mes bouderies, il récidive régulièrement avec une nouvelle invitation. Ce fut le cas ce soir. Ramone me parla d'un party privé dans un loft de l'ancienne usine Cadbury près de De Lorimier. Déjà, le cadre suscita mon intérêt: j'aime bien les partys puisqu'on y socialise beaucoup plus aisément que dans un bar. Dans un party, il y a au moins un lien entre tous les invités: la connaissance directe ou indirecte du propriétaire des lieux alors qu'allez chercher un point commun entre tous les clients d'une discothèque à part l'envie de lapider le DJ aux premières mesures d'une chanson de Boule Noire! J'ai donc accepté l'invitation. Et, je dois dire qu'elle tombait bien car je me sentais seul (Catherine est à Rimouski jusqu'à lundi), j'avais passé une semaine pénible et j'avais envie de me laisser couler dans une consommation immodérée d'alcool (ce que je ne ferais pas en allant au Passeport, question d'image, de lieu, de pertinence et de petites belettes vertes à boucles roses). Par paresse du clavier, je livrerai la suite des événements sous forme de récapitulation brouillonne. 22h: Ramone monte chez moi avec une bouteille de scotch que nous entamons et finissons presque. 23h: J'enfile mon manteau pendant que Ramone s'envoie une dose de cocaïne. Sachant que je ne consomme même pas de drogues douces, il ne prend pas la peine de m'offrir un trait de coke. Au fait, je ne me suis jamais vraiment interrogé sur cette abstinence. À brûle-pourpoint, je pense qu'au-delà d'un simple manque d'intérêt pour la chose, il y a toute la crainte inspirée par ses possibles conséquences physiques, psychologiques et légales. 23h03: Je prends un dernier scotch avant de partir. 23h04: Nous passons devant la porte de l'appartement de Catherine. J'aurais aimé qu'elle soit avec nous ce soir. D'ailleurs, elle me manquera toute la soirée. 23h07: Ramone marche d'un pas solide au beau milieu de la rue Mont-Royal et place ses 110 kilos devant un taxi en mouvement pour le réquisitionner. 23h40: Après avoir parcouru la moitié des étages de l'usine à la recherche du bon loft parce que Ramone a oublié les coordonnées exactes du party, nous arrivons enfin à une porte derrière laquelle grondent la musique et les rires. Ramone entre sans frapper. . Le loft fait deux étages en hauteur. À l'extrémité, une plate-forme soutient ce qui semble être une chambre. Outre quelques meubles, les lieux n'ont rien de résidentiel. Rien ne recouvre les murs de béton et les planchers portent encore des marques d'ancrage de la machinerie d'autrefois. Dans cet espace à la fois immense et hétéroclite, plusieurs dizaines de personnes, éparpillées à travers un essaim de conversations. Des êtres nocturnes, ténébreux, avides de contacts humains et de plaisirs comme nous le sommes Ramone et moi. Le scotch d'avant le taxi me râpe les veines et affecte déjà ma vision des choses. Les premières personnes à qui Ramone me présente m'offrent un verre de vin. C'est à ce moment-là que je me promets que ce sera une soirée mémorable. 0h20: Dive bouteille, douce merveille! 0h41: La salle de bain est une vraie jungle. Ramone se soulage en reniflant la cocaïne fraîchement prisée et victime de la gravité. Je me masse les paupières devant le miroir. Derrière moi, une fille jacasse sur un cellulaire et une autre porte à sa bouche une gélule suspecte. Ramone rattache sa ceinture. -- T'en rends-tu compte, si on avant un orgasme à chaque fois qu'on pissait!-- Bordel que je boirais de l'eau! 0h42: Je fais remarquer à Ramone que la drogue se consomme un peu trop à la vue de tous à mon goût. J'adore les partys mais j'ai un niveau de tolérance assez bas pour ceux qui consomment des drogues sans être discrets. J'y vois souvent le désir de se donner une image de dur ou de personne in, ce qui m'agace royalement. La consommation de Ramone me dérange moins parce qu'il n'en fait pas un spectacle. Peut-être devrais-je m'en inquiéter cependant. 1h15: Je suis en pleine conversation avec un musicien que j'ai rencontré il y a quelques minutes. Il m'explique les différences entre la contrebasse, le violoncelle et la viole de gambe. J'ai compris que le premier instrument est une sorte de gros violon, que le deuxième est une sorte de moyen violon et que la viole de gambe, ça parait bien dans une conversation. 1h45: Je réalise que, sauf exception, la volonté de séduire est à la base de toute relation interpersonnelle. Parmi les exceptions, il y a évidemment les relations imposées par la vie en communauté comme les relations de travail. Mais, pour les autres, comme celle qui me liait tout à l'heure à ce musicien, la notion de séduction est omniprésente: bien que je sois hétérosexuel jusqu'au bout... des orteils (ouf! le gag était tentant mais je m'abstiens!), je ressens tout de même le besoin de lui plaire. Le problème, c'est qu'en ce moment, mon interlocuteur est une jolie fille et que l'espace entre nous diminue petit à petit. Je savoure les confidences qu'elle laisse échapper entre deux propos anodins. L'alcool qui reluit sur ses lèvres est un appel quasi irrépressible. 1h55: Je fuis mon interlocutrice afin d'éviter un dangereux déraillement. Ramone vient me rejoindre. -- Pourquoi tu la laisses? T'es malade? -- Ramone... -- Ben quoi? T'es-tu devenu fif? -- Il y a Catherine. Ramone n'argumente pas, conscient de l'importance qu'a Catherine à mes yeux. On se verse un verre de scotch, un double. 2h45: Le nombre de personnes présentes et mon taux d'alcool dans le sang ont doublé depuis minuit. De puissants haut-parleurs crachent du Nada Surf et un brouillard multicolore plane au-dessus des têtes. Ramone me suit sur la piste de danse improvisée. 3h25: Encore un scotch. 3h50: Puis deux autres. 5h45: Déjà?
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