Le mardi 27 janvier, 3h de la nuit



Pendant mes études de droit, j'habitais les résidences universitaires. L'ambiance établie sur notre étage n'était pas toujours propice à l'étude en raison des partys inopinés qui s'y déroulaient plusieurs soirs par semaine au dam des locataires des étages du dessus et du dessous. Les interventions des agents de sécurité étaient devenues machinales et n'avaient plus aucun effet sur notre zèle à faire la fête. Les policiers étaient souvent appelés en dernier recours et parvenaient, à leur troisième intervention, à mettre un terme au désordre mais, à ce moment, tous convenaient de toute façon qu'il était temps d'aller se coucher ou d'aller à son cours de huit heures.

Les choses devinrent plus graves vers la fin de ma dernière année aux résidences. Nous avons appris qu'un locataire de notre étage -- un dénommé bibitte baveuse que tous haïssaient dès le départ en raison de son extraordinaire arrogance et sa fabuleuse interprétation de l'éternelle victime -- avait fourni au directeur des résidences le nom des principaux agitateurs de l'étage en prenant le temps de décrire en détail tous leurs actes répréhensibles. Il n'en fallait pas plus pour que l'un des résidents visé par la dénonciation, fou de haine, défonce en pleine nuit la porte du délateur à coups de hache à incendie.

L'événement s'est produit si rapidement que la bibitte baveuse n'a pu identifier le propriétaire de la main qui tenait la hache. Nous, nous savions qui il était et nous avons pris plaisir à prétendre le contraire en laissant deviner que nous mentions. La bibitte baveuse refusa l'offre de la direction d'être relogé sur un autre étage et nous avons eu droit à la présence d'un gardien de sécurité en permanence sur l'étage jusqu'à la fin de l'année scolaire.

Je me suis longtemps demandé si nous n'avions pas créé l'hostilité que nous ressentions pour lui juste pour le plaisir d'avoir une tête de turc et si nous ne l'avions pas ostracisé par une exagération pernicieuse de ses défauts. En résumé, était-ce lui le problème ou était-ce nous? Aujourd'hui, une coïncidence m'a apporté la réponse.

J'étais à un cinq à sept et, par pur hasard, j'entendis un ingénieur se plaindre de l'arrogance et de la mesquinerie de l'un de ses collègues, nouvellement embauché dans par sa compagnie. Au début, je l'écoutais par amusement mais, après quelques minutes, je me suis rappelé que la bibitte baveuse étudiait en génie.

-- Le prénom de votre collègue, ce serait pas Marc-André?
-- Oui!
-- Pas Marc-André [...]?
-- Oui! Vous le connaissez?

J'ai appris que la bibitte baveuse travaille aujourd'hui comme ingénieur dans la division aéronautique d'une grande entreprise. Il gagne 70 000$ par année et son emploi semble assuré pour la fin de ses jours. Bref, tout va bien sauf que... tous ses nouveaux collègues le détestent.

***

Les nuits d'insomnie ou de solitude (comme la présente nuit), je porte un regard nostalgique sur mes trois années passées aux résidences. À minuit comme à midi, lorsque le cafard me prenait, il y avait toujours quelqu'un dans le salon commun avec qui je pouvais démarrer une conversation sans m'imposer la formalité de m'annoncer ni celle de trouver une excuse pour quitter la pièce si je m'ennuyais, un peu comme lorsque l'on rencontre quelqu'un sur la rue.

Cette nuit, si nous étions aux résidences, Catherine serait peut-être au salon...


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