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Le jeudi 15 janvier, 16h
Il fallait s'y attendre: vendredi dernier, ce fut à notre tour de manquer d'électricité (note aux lecteurs d'outre-mer: suite à un verglas dévastateur, l'apport en électricité est précaire dans l'Ile de Montréal et dans certaines régions du Québec, voire même carrément interrompue depuis plus d'une semaine pour un demi-million de foyers). Heureusement, sur notre rue, la lumière est réapparue mardi. Le grand malheur dans mon cas, c'est que la panne touchait aussi le Passeport! Autrement, je n'ai pas vraiment subi d'incommodités car, après un souper à la chandelle avec Ramone et quatre de mes amis qui habitent la même rue, je suis aussitôt parti à l'Auberge des Glacis où l'électricité ne manquait pas. C'est aussi à l'Auberge des Glacis que je me suis retrouvé au lendemain de la nuit passée avec Maude.-- Bon, bon, je sens que je vais en entendre parler longtemps! -- Tu l'as dit! Puis, elle reprit: -- Il parait qu'il y a quelqu'une dans ta vie? -- Euh! oui... J'ai un p'tit creux, j'vais aller à la cuisine! Mais le subterfuge fut contrecarré par la curiosité de Juliette et je dus lui confier quelques bribes de vérité, sans toutefois lui dévoiler l'épisode de Maude. De toute façon, de cet épisode personne, à ce jour, n'en a eu vent. J'ouvre une parenthèse. Aussi paradoxal que cela puisse paraître à la lecture de mes chroniques, j'ai horreur de parler de mes problèmes. Mes chagrins d'amour, je les tiens secrets par pudeur et mes problèmes de carrière par honte, honte inévitable à une époque où l'on glorifie les gros salariés et déifie les millionnaires -- bref, où la valeur de l'homme s'estime à ses avoirs. Fermeture de parenthèse. Par chance, les gens de l'Auberge étaient tous trop pris dans le tourbillon des festivités pour enquêter sur mon moral. Pour ma part, j'ai sombré dans une période de grande paresse. Mes activités quotidiennes pouvaient s'énumérer ainsi: se lever, se doucher, descendre à la salle à manger se rassasier pour ensuite ne point combattre lenvie de faire la sieste. Pourtant, je ne ressentais aucun plaisir à vivre ainsi. La chambre aux murs de pierres semblait avoir doublé de superficie depuis que j'y avais passé deux nuit avec Catherine en novembre. Et, cette fois-ci, le silence ambiant avait une consonance morbide et alourdissait le chagrin qui me piquait les yeux. Malgré la richesse du lit en fer forgé et des rideaux de velours, je me sentais comme un prisonnier croupissant à l'ombre de léchafaud. Le jour de l'exécution sera-t-il celui où Catherine apprendra l'existence de la tromperie ou celui où elle ne voudra plus me voir? À moins que les deux hypothèses ne se réalisent dans une foudroyante concomitance? De temps à autre, je trouvais la force de sortir au grand air. Jenfilais alors ma tenue dexplorateur du Grand Nord et je faisais plusieurs dizaines de kilomètres en motoneige, parfois dans la neige vierge en priant les saints, auxquels je ne crois pas, de me garder de l'enlisement. Je me souviens particulièrement de ma randonnée du trente et un décembre en après-midi. Le thermomètre affichait un doux cinq degrés Celsius sous zéro et la neige tombait en gros flocons moelleux. J'avançais dans une sapinière traversée par un ruisseau au creux duquel un filet d'eau résistait encore au gel lorsque je coupai le moteur de la motoneige et fis quelques pas pour enfin me laisser tomber assis dans la neige profonde. Je ressentis un soudain et inattendu bien-être et, sans doute inspiré par les moutons miniatures qui dégringolaient du ciel, je me suis assoupi sur place, la tête emmitouflée dans le capuchon de ma doudoune. À mon réveil, le bien-être se maria à une euphorie tout aussi subite, probablement provoquée par l'imminence des réjouissances traditionnelles de la nuit du nouvel an. À plus de cent kilomètres à l'heure dans les lignes droites, je regagnai l'Auberge. Tous les convives étaient déjà arrivés et ils commençaient leur repas. Juliette me tendit un pineau que je bus en moins de deux en guise d'assurance contre le retour des noires idées. L'année prit fin dans la musique, la danse et la joie.
Auberge des Glacis
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