|
Le vendredi 5 décembre, midi
L'insouciance dominicale a battu en retraite dans la nuit de dimanche à lundi devant le char d'assaut de l'angoisse désoccupationnelle. N'en pouvant plus, ne supportant plus, n'aimant plus ni même Catherine ni même moi ni même rien, je pris le large. L'un des plus beaux lieux de mon souvenir se trouve dans les Laurentides, à une heure de route à l'ouest de Saint-Jovite, à quinze minutes à la droite du seul carrefour d'un hameau égaré. C'est là que se situe la Cachoulac, le camp de vacances où je travaillais l'été comme animateur puis comme chef d'équipe pendant mes études universitaires et où, depuis que je suis avocat, je continue à faire du bénévolat question de ne pas perdre contact avec un milieu de vie enrichissant. C'est là aussi que je suis parti lundi sur un coup de tête. Je pensais naïvement qu'en me retrouvant là-bas, en ces pinèdes où j'ai connu tant de bonheur, j'allais revivre les mêmes émotions. C'était confondre cause et accessoire. Je parcours les sentiers, je traverse les bâtiments vides, je regarde partout. Mais rien. Aucun soubresaut de joie. Pire, revoir lac déserté par l'écho des chansons et des rires des campeurs, revoir le lac, donc, dans cette froide solitude est comme découvrir une scène d'après-guerre nucléaire. Les arbres sont défeuillés -- pouvais-je vraiment croire que les lieux étaient immuables de mon départ à la fin des aoûts à mon retour les étés suivants? -- les lits dans les dortoirs sont alignés comme des tombeaux, tous identiques, sans draps, sans animaux en peluche, sans vêtements éparpillés, sans vie, comme tout le reste. Je me suis installé dans le chalet où dort en été le chef de camp. J'ai fait ce choix parce que c'est le bâtiment le plus confortable de la colonie. L'endroit était solidement verrouillé et j'ai dû forcer la porte avec un pied-de-biche puis assommer d'un coup du même instrument le système d'alarme qui s'énervait. Dès les premières minutes à l'intérieur, je vis surgir les remords et la peur conséquents à cette entrée forcée; entrée forcée qui, objectivement, constituait un acte criminel. J'ai pris sur moi la gravité de la situation et j'ai aussitôt rejoint par téléphone le directeur du camp chez lui. Un peu déconcerté par la nouvelle, il ne la commenta pas mais me questionna plutôt sur mon sinistre état d'âme. Nous avons longuement parlé -- ou, pour être plus exact, il m'a longuement écouté pour finalement conclure en me disant que je pouvais demeurer sur place aussi longtemps que je le voulais. Du coup, je me suis senti déchargé d'un lourd poids par le simple fait de me voir ainsi absous -- et même appuyé -- d'une part et, d'autre part, de pouvoir confier à quelqu'un les peines qui me hantent. Quant à la porte enfoncée, le directeur m'indiqua simplement d'aller, avant de quitter, demander à la quincaillerie du village leur demander de venir réparer tout ça. Évidemment, il est entendu que je paierai le coût des réparations mais mon interlocuteur a eu la subtilité de ne pas le préciser. Je suis revenu hier en après-midi. Catherine croit encore que je suis allé à la Cachoulac pour exécuter quelque tâche que m'aurait confiée la direction du camp. Il est inutile qu'elle apprenne les véritables circonstances de ce voyage.
|