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Le
lundi 23 février 2004, midi
Je suis impulsif.
Un matin de janvier, je mis le nez dehors, mais agressé par
un mercure de moins 25 degrés Celsius, je battis en retraite
et je rentrai aussitôt chez moi en vociférant
contre l'hiver. J'allumai l'ordinateur et en quelques cliques de
souris, j'achetai un forfait voyage en République
Dominicaine. Je partais le surlendemain. Sur un coup de tête!
C'était mon premier voyage à vie si je ne tiens
compte de quelques séjours en Floride et en France, deux
destinations n'ayant rien d'exotique : la Floride n'est qu'un immense
boulevard Taschereau anglophone et la France, c'est un peu chez moi
parce que je possède la citoyenneté
française par filiation paternelle.
C'est donc avec la naïveté du bourlingueur novice
que je débarquai à l'aéroport de
Puerto Plata. Il était tard le soir et la
première chose que je remarquai fut la présence
de gardes armés de fusils de calibre 12 ou de mitraillettes
à l'entrée de chaque complexe hôtelier.
Ma réaction fut de me dire que le pays devait être
vachement dangereux!
Mon hôtel était à quelques minutes de
Cabarete. Le garde à l'entrée n'était
armé que d'un pistolet, ce qui m'apparaissait un attirail
bien léger comparé à ce que j'avais vu
précédemment, mais en scrutant la
lisière de la forêt qui entourait le complexe,
j'ai constaté que la sécurité
était assurée par des ombres immobiles dont le
contour laisse deviner de gros calibres prêts à
être utiliser pour abattre le premier individu trop
foncé pour être un client de l'hôtel.
Au bar près de la grande piscine, je fus ravi de rencontrer
des touristes d'aussi loin que la Suède, mais il se faisait
tard et je ne voulais pas manquer la rencontre d'accueil qui se tenait
le lendemain à 8 heures. Je finis mon rhum coca
inversé (je dis inversé parce que les barmans
mettent plus de rhum que de coca!) et je filai dans ma chambre.
La réunion était animée par une
Française bien pédante - en plein le type qui me
donne envie de me lever et d'y aller à grands coups de
baffes - qui présentait les services de l'hôtel et
les activités optionnelles. Parmi ces activités,
une m'intéressait particulièrement : une
excursion-safari d'une journée à
l'intérieur du pays. La pouffiasse y alla de quelques
explications :
- Pendant l'excursion, vous serez emmenez dans un village typique
d'ici. Vous savez, la République Dominicaine est quand
même un pays du tiers monde. Nous allons vous montrer des
gens qui vivent dans une grande pauvreté, sans eau ni
électricité. C'est vraiment
intéressant!
C'est vraiment
intéressant!
Mon envie de lui foutre mon poing en pleine gueule vint à un
angström d'être irrésistible. Il
était maintenant hors de question que je parte en excursion
avec le guide de l'hôtel. La présentation m'avait
trop dégoûté. Je ne me voyais pas
visiter l'arrière-pays avec une bande de touristes en polos
Nike, excités à l'idée de
photographier l'indigence d'autrui.
- J'ai une question : j'ai vu une sécurité
imposante autour de l'hôtel. Est-ce dangereux de sortir seul?
- Non, même à Cabarete ou Sosua, il n'y a pas
vraiment de dangers pour les touristes. Les gardiens sont là
surtout pour tenir à l'écart les mendiants.
- Vous me rassurez! Je vous quitte.
- Et pour l'excursion, vous me donnez votre nom?
L'occasion était trop bonne pour lui donner la gifle qu'elle
méritait :
- Oui, contempler des pauvres dans leur misère,
ça me tente vraiment! Pour 20 pesos de plus, pensez-vous que
je pourrai me taper une ou deux de leurs fillettes?
Pendant que la connasse s'acharnait à amplifier sa moue de
pieuse scandalisée, j'entendis des rires retenus autour. Pas
peu fier de ma réplique, je partis en solitaire à
la découverte du pays.
Pour se rendre en ville, à Cabarete ou à Sosua,
j'avais le choix entre la navette de l'hôtel qui
était toujours bondée de touristes en sueur et
les taxis qui regroupés en syndicat, pratiquent
auprès des touristes des tarifs beaucoup plus
élevés que ceux qu'ils réservent aux
Dominicains (enfin, à ceux qui ont les moyens de voyager en
taxi). Vous allez me dire que 4$ US pour faire en taxi les 3
kilomètres qui séparaient l'hôtel de
Cabarete, ce n'est pas la fin du monde, mais c'est une question de
principe : que ce soit de 100$, de 4$ ou de 10 cents, je n'aime pas me
faire baiser. Peu importe le montant, la frustration est la
même, alors je l'évite!
Il restait une troisième option, non officielle
celle-là, que je choisis : les motos conchos. Les routes de
République Dominicaine grouillent de motocyclistes qui
abordent les touristes pour leur offrir des les amener où
ils veulent. Peu accepte, car il faut être soit
téméraire, soit inconscient pour se promener
à moto dans un pays où le code de la route se
résume à trois règles :
Article 1 : Tout véhicule doit rouler à moins
deux fois la vitesse permise.
Article 2 : Tout dépassement doit s'effectuer dans les
courbes.
Article 3 : Le véhicule le plus gros a priorité.
Malgré la peur que cela m'inspirait au début,
j'ai voyagé en moto concho pendant tout mon
séjour. Je prenais même un grand plaisir
à sentir le vent sur mon visage et sous ma chemise pendant
que les autres suffoquaient dans leur navette.
Les journées se ressemblaient. Je me réveillais
vers 9 heures. Je nageais un peu dans la piscine avant d'avaler un
énorme déjeuner. Je quittais ensuite
l'hôtel en moto concho pour ne revenir qu'à la fin
de l'après-midi. Je sautais alors dans la piscine pour me
rafraîchir et je prenais le souper avec les premiers
touristes qui avaient une place de libre à leur table. C'est
fou le nombre de gens intéressants que j'ai pu rencontrer en
une semaine!
Seul bémol : certains Québécois m'ont
fait très honte. Enfant, j'ai été
éduqué à me couvrir le torse
à table. Je pense que cela se passe ainsi dans toutes les
familles. Alors quand je voyais des touristes du Québec
venir s'asseoir à ma table torse nu, j'étais
plutôt surpris, et agacé. Et carrément
écœuré quand c'était le
sosie de Nana Funk qui se plantait devant moi.
(Nana Funk est une actrice porno de 74 ans, flasque,
édentée et débile. Cessez de rigoler!
Je la connais pour la seule raison que j'ai lu un papier sur elle dans
La Presse!)
Je me suis baigné une seule fois dans l'océan. Il
faut dire que dans cette région, la mer est
particulièrement houleuse. Comme en plus je ne sais pas
nager (je coule comme un cadavre attaché à un
bloc de ciment), j'avais décidé que je cesserais
d'avancer quand j'aurais de l'eau au nombril.
Le sable était trempé, mais toujours pas d'eau.
J'avançais en sifflotant en regardant des
Européennes qui se baladaient en monokini. Tout à
coup, j'entendis un grognement et je vis devant moi une vague qui de
deux fois ma hauteur me regardait d'un air diabolique. Je n'eus pas le
temps de finir mon blasphème que l'eau salée me
fouetta le visage et me culbuta comme le vent d'automne fait danser les
feuilles mortes. Après quelques interminables secondes
à tourbillonner dans le malaxeur où je revis ma
vie entière, le monstre me régurgita sur la plage.
J'en avais perdu mon maillot! C'est à ce moment que je pris
la résolution de prendre congé de
l'océan avant de perdre la vie aussi.
Au troisième soir de mon séjour, j'eus envie de
connaître la vie nocturne de Cabarete. Encore un peu craintif
de me faire attaquer par des voleurs, je quittai l'hôtel avec
seulement 500 pesos dans les poches (15$ CAN) et aucune carte de
crédit. Je marchai jusqu'à la route qui la nuit
est d'un silence troublant et d'une noirceur qui n'inspire rien de bon.
Aucune moto concho à l'horizon, je décidai de
faire la route à pied malgré la peur qui me
tenaillait.
L'ambiance était surréaliste. Je partageais la
route avec des chevaux cachectiques qui me suivaient en
traînant des sabots. Des vaches squelettiques erraient aussi
dans la chaleur de la nuit. J'arrivai à une série
de petits bâtiments que je croyais
désaffectés. Il s'agissait de maisons faites de
blocs de ciments, parfois n'ayant que trois murs; aucune
façade. En passant devant la première, je fis le
saut de ma vie quand j'entendis des voix me saluer!
Trois jeunes Dominicaines plus bistre que la moyenne sortirent de leur
bunker poussiéreux pour me tâter le torse et les
fesses pendant que mon cœur battait encore la chamade! Elles
voulurent me faire entrer chez elles. L'invitation était
très soutenue : l'une me poussait pendant que les deux
autres me tiraient! Dans un mélange d'anglais, de
français et de signes, je leur ai expliqué que ma
petite amie m'attendait à Cabarete et que si j'entrais dans
leur maison, elle m'égorgerait. Elles ont comprit que
j'avais déjà une femme mais pas le reste de mon
propos. J'ai attrapé une poule qui passait par-là.
- Ma femme est moi et moi je suis le poulet. Si moi entrer chez vous,
ma femme m'égorger comme ça, expliquai-je en
anglais en faisant semblant de tordre le cou de la poule qui se
débattait entre mes mains, paniquée.
Le trio éclata de rire et consentit à me laisser
partir non sans me demander quelques pesos. Je leur ai plutôt
offert chacune un paquet de gommes à mâcher et
elles furent ravies de cette rançon
sucrée.
(J'ai apporté dans mes valises des dizaines de paquets de
gommes à mâcher dans l'idée d'en donner
comme ça. On m'avait dit que les Dominicains raffolaient de
ces sucreries qu'ils n'avaient par ailleurs pas les moyens de s'offrir.)
Je poursuivis mon chemin en cherchant dans mes poches ma
crème à l'alcool pour me désinfecter
les mains qui sentaient le poulailler. Une vieille femme à
l'œil fou sortit de la deuxième maison;
j'étais bon pour une autre séance de tamponnage!
Je voulus lui offrir un paquet de gommes, mais j'aperçus son
sourire édenté. Comme offrir de la gomme
à une femme aux gencives dénudées
équivaut à donner des aiguilles à
tricoter à un manchot ou un livre à Mike Tyson,
je lui tendis plutôt un billet de 50 pesos que la vieille
glissa aussitôt… dans sa culotte! Elle prit
ensuite ma main pour me remercier longuement dans un espagnol
inintelligible.
Je constatai que si je devais m'arrêter à chaque
maison, je serai rapidement à court de gommes, de pesos et
de désinfectant!
J'avais décidé de poursuivre mon chemin
à la course sans jamais plus m'arrêter si on me
hélait quand j'entendis enfin un moteur. C'était
un petit autobus qui hélas était
déjà rempli à craquer. J'expliquai au
chauffeur que j'allais continuer à pied, mais il descendit,
contourna le véhicule par le devant et argua qu'il restait
une place sur… le marche-pied! Il empoigna le Dominicain qui
s'y tenait déjà et le poussa vers
l'intérieur de l'autobus pour libérer la
place.
J'ai toujours aimé les sports extrêmes. J'ai
affronté des rapides de niveau 5, j'ai sauté d'un
avion à 19 000 pieds d'altitude, j'ai gravi des pentes de 60
degrés en quad, mais me percher sur le marche-pied d'un
guagua qui file à 80 km/h sur une route dont le mauvais
état rappelle celles du Québec, même en
rassemblant tout mon courage, m'était envisageable. Je ne
pouvais cependant pas refuser : des gens étaient
comprimés les uns sur les autres et suffoquaient pour que je
puisse prendre cet autobus. J'ai donc pris ma place et j'ai solidement
empoigné le bord de la porte en essayant de ne pas trop
regarder l'asphalte qui défilait à vive allure
sous mes pieds.
Étant touriste, je m'attendais à ce qu'on me
demande le gros prix pour cette course, à tort parce qu'une
fois à Cabarete, le chauffeur me remit 40 pesos sur les 50
que je lui avais donnés.
J'entrai dans la première boite qui me sembla
animée. Une quinzaine de jeunes Dominicaines dansaient sur
des succès américains. D'autres discutaient
affalées sur des divans au fond de la pièce.
J'étais le seul client male. (Ah! si ça pouvait
être comme ça à Montréal!)
J'allai au bar commander une Presidente - une bière locale -
qui coûtait 30 pesos. Je laissai un billet de 50 pesos sur le
zinc et avec la bouteille, je partis m'asseoir sur la terrasse
où je ne serais jamais tranquille.
La ronde commença par la serveuse qui avait couru
derrière moi pour me remettre les 20 pesos que j'avais
pourtant laissés en pourboire. Puis une à une
vinrent toutes les clientes du bar m'aborder avec leur plus beau
sourire. Après quelques civilités,
l'échange était toujours le même:
- Veux-tu coucher avec moi?
- Non...
- Pourquoi non?
- J'ai déjà une petite amie! mentais-je.
Immanquablement, elles saisissaient ma main gauche.
- Mais tu n'as pas d'alliance!
- On est pas encore mariés.
- Alors tu peux coucher avec moi!
- Non...
- D'accord! Tu me paies une bière, dis?
- Ça ok!
Au début, je trouvais la chose cocasse, mais
après six ou sept filles et autant de bières
payées, c'était carrément
énervant. Heureusement des blancs s'étaient
entre-temps installés sur la terrasse et pour que les filles
me laissent tranquille, je suis allé m'asseoir avec eux.
C'était trois Allemands qui passent deux mois en
République Dominicaine chaque hiver. Trois solides gaillards
début trentaine qui s'enfilaient 5 Presidentes à
l'heure. À leur contact, ma propre consommation d'alcool
à fait un bond prodigieux!
Ces soirées sont parmi mes souvenirs les plus chers. Elles
me rappelaient l'époque où Ramone et moi
étions moins sages. La douce innocence de la jeunesse...
Je regagnais l'hôtel en moto concho à l'aube,
heureux et sans souci...
Un autre souvenir qui me fait chaud au coeur est
l'honnêteté des Dominicains. Je ne compte pas les
fois où on aurait pu me voler et où on ne l'a pas
fait.
Un soir vers minuit, je suis arrivé à Cabarete
sans monnaie locale. J'ai tôt fait de trouver un Dominicain
qui veuille m'échanger mes dollars américains
contre des pesos.
Dans une petite rue sombre où il aurait
été facile de m'assommer avec une brique avant de
me faire les poches, le type entouré de quatre de ses amis
m'offrit 45 pesos pour un dollar (le taux des maisons de change pendant
la journée étant de 46 pesos, le
marché proposé m'apparaissait correct). En
sortant mon portefeuille, je fus pris d'une peur très vive
et la sueur perla dans mon dos. Je me sentais encerclé par
les cinq hommes, pris au piège dans cette ruelle
déserte. Au mieux, je me faisais dévaliser, au
pire, je recevais la raclée de ma vie!
Je tendis un billet de 10 dollars à l'adversaire en retenant
mon souffle. Il prit l'argent, sourit, posa sa lourde main sur mon
épaule et se ravisa:
- Pour toi mon ami, c'est 46 pesos, pas 45!
Éberlué, je saisis la liasse de billet, remercia
et salua le groupe avant de presser le pas vers mon bar
préféré. Plus tard, j'allai compter
mon argent dans les toilettes: il y avait bien 460 pesos!
Je passai le reste de la nuit la joie au coeur, plus riche de 30 cents!
Enfin, il y a eu cette rencontre.
C'était à Sosua, dans un quartier non touristique
où je m'étais volontairement perdu. Le soleil
s'appesantissait sur mes épaules et j'étais
dû pour une bonne ration de Coca-Cola. J'entendis des rythmes
de merengue qui se répandaient d'un petit bar de l'autre
côté de la rue vers lequel je bifurquai d'un pas
assoiffé. C'était un comptoir en forme de cercle
obombré par un toit de paille soutenu par quatre troncs de
cocotier. Derrière se tenait la plus jolie Antillaise que
j'ai pu rencontrer dans ma vie. Elle me demanda si j'étais
perdu, car selon elle, il fallait l'être pour mettre les
pieds dans cette partie de la ville!
C'était la première fois que je sentais qu'une
Dominicaine me souriait sans espérer un peu d'argent en
retour. Nous avons discuté tout l'après-midi
avant d'aller souper chez sa mère qui tenait un petit
restaurant un peu plus loin. En soirée, elle m'emmena dans
une discothèque près de la mer où
j'eus droit à une leçon intensive de bachata!
Il restait trois jours avant mon départ, trois jours que
j'ai passé avec elle. Son père nous a
prêté son Jeep et nous avons pu visiter
l'arrière-pays et la presqu'île de
Samana.
Elle me demanda pourquoi j'étais si nerveux au volant. Tu
rigoles? Dans ce pays
où l'on risque à tout moment de se faire couper
par une moto chevauchée par un père et ses quatre
enfants, je connais les règles en cas d'accident. S'il y a
blessés, les policiers nous envoient en cellule le temps de
déterminer la responsabilité de chacun. Et comme
ils ne sont pas pressés et comme les prisons de
là-bas sont loin d'être des condos de luxe comme
au Canada, il y a de quoi être nerveux!
- Mon père est le chef de la police! Tu n'as rien
à craindre!
- Tu me rassures… un peu!
- Tu devrais plutôt t'inquiéter de ce qui peut
t'arriver si tu n'es pas gentil avec moi! ria-t-elle avant de monter
sur moi pour mieux enfouir sa langue dans ma bouche.
J'appliquai les freins et je braquai les roues qui hurlaient pour enfin
arrêter le Jeep dans un nuage de
poussière.
(La suite du récit ne survit pas à la censure!)
***
Je suis excessif.
Je viens d'acheter un billet d'avion. Je pars vendredi en
République Dominicaine pour le reste de ma vie.
 
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