Le vendredi 7 novembre 2003, 13h



J’avais envie de chansons qui me feraient oublier la tristesse qui fut ma compagne toute la journée. Une compagne plutôt fidèle, dois-je le concéder, car elle m'a suivi toute l'année, à un point tel que je me demande parfois si ce n'est pas moi qui la tiens par la main.

Le P'tit Bar était presque vide à mon arrivée - seule une poignée d'habitués causaient, les coudes sur le zinc - et Jacques - le chanteur annoncé - déprimait sans rien laisser paraître en pensant au contenu anémique du chapeau qui serait passé à l'entracte.

Aussi bien profiter de cette relative tranquillité pour mettre sur papier toutes ces lettres pour Maude que j'écris dans ma tête dès que mon esprit n'est pas sollicité par une quelconque activité.

(Il existe un drôle de clivage dans mon cerveau: pour Maude, je pense à des mots dont serait forgée une prochaine lettre alors que Catherine, je lui parle directement comme si elle était près de moi, comme si elle pouvait m'entendre, comme si elle me suivait depuis sa mort, depuis là où elle est.)

Horreur! À deux tables de moi, un type vient de répondre à son téléphone cellulaire et le voilà gueulant comme un débile!

Le problème avec les accrocs du téléphone cellulaire, c'est qu'ils parlent un ton trop haut pour se faire comprendre de leur interlocuteur et ce dernier n'est pas sur place pour leur indiquer qu'ils dérangent tout le monde autour.

(À ce sujet, la miniaturisation des appareils cellulaire est un contre-progrès: plus le bidule est petit, plus le microphone est loin de la bouche, plus l’utilisateur doit gueuler pour se faire entendre.)

Cette lettre pour Maude, ce n'est pas ce soir que je l'écrirai et je me demande finalement si je la gribouillerai un jour. Car je dois accepter l'évidence: Maude restera insensible même à la plus belle déclaration d'amour jamais écrite.

Je pars d'ici. Le récital est annulé, faute de public, et le type au téléphone m’exaspère.

***

- Allô?
- Bonsoir François, c'est Anne Archet!
- Anne Archet??
- C'est une blague! T'as eu une érection, petit cochon?
- ?!
- C'est Sophie!
- Sophie? Mais quelle Sophie?
- douce_sophie voyons! Tu ne m'as pas reconnue? Je suis vexée!
- Ah! ça fait des lustres!
- Oui, et je me disais qu'on pourrait souper ensemble demain...
- Oui, c'est une super idée! Quel resto te tente?
- Chez toi!
- Comment?
- Je veux qu'on soupe chez toi!
- Chez moi? Mais je ne sais pas cuisiner!
- Demain dix-neuf heures, j'apporterai le repas. À demain, mon joli cochonnet!

***

Je n'habite pas une demeure, j'habite un chantier de construction! Au printemps, j'eus une envie inopinée de refaire la cuisine. J'ai commencé par le plancher que j'ai recouvert de céramique et j’ai acheté une table et des nouvelles chaises. J'ai ensuite abandonné les travaux. Ce n'était même pas de la paresse puisqu'en vérité j'avais engagé un ouvrier pour exécuter les travaux, c’était simplement un manque de motivation. À quoi bon tout embellir si Maude ne me visite plus?

Depuis six mois donc, la cuisine et la salle à manger ressemblent à peu près à ceci: un magnifique plancher digne d'un Décormag surplombé de comptoirs de contre-plaqué et des armoires vieillottes. Au plafond, un lustre pend et attend d’être fixé dans du plâtre neuf. Vraiment pas un décor pour recevoir Sophie Laviolette! Nous souperons au salon sur la petite table de marbre près de la fenêtre.

J’ai rencontré deux fois Sophie. Deux fois sur l’heure du midi, comme des gens d’affaires. Elle me fascinait par sa classe et même si elle était toujours sagement habillée, elle m’inspirait mille et un fantasmes encore plus lubriques que le roman qu’elle avait écrit et que j’avais dévoré à l’époque.

Elle frappa à ma porte dix-neuf minutes après dix-neuf heures. C’est dingue le nombre de fois que l’on peut replacer un col de chemise en dix-neuf minutes! Je pris son manteau et j’ai vu par-dessus son épaule qu’elle avait une robe pourvue d’un décolleté abyssal. Pour calmer la concupiscence qui explosait de mon bassin pour s’emparer de tous mes membres, j’ai fermé les yeux un instant et j’ai pensé à la laideur de ma cuisine!

Elle avait apporté des sushis. Le repas fut enchanteur. Je me passionnais pour ses propos à un point tel que j’en oubliais son sillon mammaire qu’elle exhibait comme un pêcheur déploie ses filets, mais elle était là pour me rappeler à l’ordre et lorsque je la regardais trop dans les yeux, elle s’avançait un peu en se penchant vers moi pour m’en montrer un peu plus, mine de rien!

Au début, je me disais que je me faisais des idées, que Sophie était chez moi dans un but de discussion uniquement, comme pour les rencontres précédentes, mais quand elle me demanda si elle pouvait utiliser mon bain, je compris que j’étais peut-être tombé dans un guet-apens sexuel! Et alors qu’elle se dirigeait vers la salle de bain, j’ai reluqué son popotin en me disant que j’étais un sacré veinard! Et je l’étais puisque Sophie m’est réapparue simplement vêtue de dentelle.

Nous n’avons plus dit aucun mot.