Le mercredi 11 décembre 2002, 22h
- J’vas t’arracher la tête, ma tabarnaque! a crié Émilie en courant derrière la chatte qui s’enfuyait de la chambre.
Depuis quelque temps, les événements me plongent dans une importante tension. J’ai fait l’erreur de signer un contrat d’écriture pour une émission de télévision d’une stupidité complètement aberrante. J’ai été séduit par le cachet, mais j’ai demandé que la durée de mon engagement soit réduit de cinq mois à deux mois, comme quoi j’avais prévu un écoeurement précoce. Mais l’écoeurement est arrivé encore plus rapidement que je ne l’avais prévu et voilà qu’à peine deux semaines plus tard, je grogne chaque fois que je me mets au clavier pour les trois heures d’écriture quotidienne que demande ce travail.
Ensuite, quand je sors enfin de chez moi pour me changer les idées, je risque de tomber sur Mélanie que je ne suis plus capable de supporter. Toujours en train de causer de religion, elle ramène tout à Dieu. C’en devient agressant. Elle est même allée jusqu’à dire que si j’avais eu autant de peine à la mort de Catherine - quelqu’un a pris l’abjecte liberté de tout lui raconter -, c’est que j’étais simplement jaloux de Dieu qui l’avait remmenée vers lui! J’ai eu envie de l’assommer avec sa bible.
Chaque fois que par civilité, je lui adresse la parole, elle se met à prêcher l’Évangile avec cet air suffisant qu’ont ces gens qui se pensent investis d’une supériorité mystique parce qu’ils ont des croyances singulières. Je voudrais qu’elle fiche le camp de mon immeuble, mais je ne crois pas que la Régie du logement m’accorde une éviction pour cause de mésentente idéologique! Mais pour harcèlement religieux? Non plus, hélas!
Quand Émilie est sortie de la chambre en blasphémant comme un béotien alcoolique qui s’apprête à battre sa femme, ma corde de tension a connu son point de rupture. J’ai bondi de mon fauteuil et je l’ai attrapée par le col puis par le bras.
- Qu’est-ce que tu as dit là?
Elle me regarda avec le regard de celui qui feint l’innocence mais qui est tout à fait conscient de sa conduite coupable.
- Elle m’a griffé! s’essaya-t-elle.
J’ai froncé les sourcils. Elle baissa les yeux.
- Je m’excuse pour le gros mot.
- Viens t’asseoir avec moi... Je veux savoir où tu as entendu ce mot.
- Nulle part.
- Non. Si tu l’as dit ce soir, c’est que tu l’as entendu récemment.
- Non, non!
La peau de mon front se plissa une seconde fois. Émilie se reprit:
- C’est chez Victoire. Elle disait des mots comme ça pour nous faire rire.
- Victoire, c’est la petite fille qui est dans ton cours de ballet?
- Oui, c’est elle.
- Eh bien! je ne veux plus que tu ailles chez elle!
- Mais qu’est-ce que je vais lui dire?
- Tu vas lui dire que je ne veux pas que tu fréquentes des gens qui disent des grossièretés. Et toi, si jamais je t’entends encore ou que j’apprends que tu as dit ce genre de mots...
J’ai repris une voix douce. Émilie essuya une larme.
- Va dans ta chambre réfléchir à tout ça.
La mère d’Émilie s’est exilée dans le sud pour l’hiver. Il était tout d’abord question qu’Émile se retrouve au pensionnat, sauf qu’elle a demandé d’habiter chez moi. Sa mère n’y voyait aucune objection. Moi non plus.
Seul dans le salon, j’ai commencé à me sentir coupable. Et si j’avais été trop sévère avec elle? Mais je ne pouvais pas fermer les yeux sur un tel comportement.
Pour les parents, la nature a eu la bonne idée de prévoir un délai de gestation de neuf mois afin qu’ils puissent lire des bouquins sur l’éducation des enfants. Moi, je n’ai pas pu profiter de cette période de préparation et j’avoue que parfois je me sens un peu dépourvu.
J’en étais à broyer du noir en pensant qu’Émilie était triste à cause de moi, seule dans sa chambre, quand elle est réapparue dans le salon. Elle posa sa main sur mon épaule pour me tirer de mes pensées. J’ai vu ses grands yeux tout gentils et ils m’ont réjoui.
- Est-ce que je peux continuer à dire « Oh putain! »?
- Oui, mais jamais devant ta mère!
- Oh putain! non! Hi! hi! hi!