Le vendredi 20 septembre 2002, 21h
Je n’ai rien de prévu ce soir et je m’ennuie. C’est vendredi, alors je pourrais faire quelques appels et organiser une soirée avec des amis, mais je n’ai pas envie de faire cet effort. Je ne sais si c’est l’humidité ambiante ou cette journée abrutissante à faire de la comptabilité personnelle, mais je suis complètement amorphe.
Si Ramone n’était pas déménagé en Colombie Britannique, je serais allé le voir. Je suis nostalgique du temps où il habitait en bas de chez moi. Qu’il était bon de n’avoir qu’à descendre quelques marches pour voir un ami, peu importe l’heure du jour ou de la nuit.
Quand Ramone est déménagé, j’ai dû trouver un nouveau locataire pour son appartement. Avec la pénurie de logements à Montréal, j’avais vingt-deux candidats locataires la journée même où mon annonce a été publiée dans le Voir. J’en ai rencontré cinq avant d’offrir le bail à Mélanie.
Le candidat numéro un était journaliste dans un quotidien de Montréal. Quarante ans, bedonnant et nonchalant, il empestait la sueur. On ne pouvait pas imputer sa puanteur âcre à un quelconque problème de glandes; la bande noire sous ses ongles était là pour témoigner d’une sévère incurie sur le plan de l’hygiène personnelle. J’aime bien les animaux, mais un peu moins les porcs. Groink! Groink!
J’ai fait aérer l’appartement pendant deux heures.
La candidate numéro deux trouvait le loyer trop élevé. Elle carrément demandé si je pouvais le baisser en échange de faveurs sexuelles régulières. Je lui ai répondu que j’allais la rappeler après avoir consulté mon comptable sur les incidences fiscales d’une telle entente!
La candidate numéro trois s’est présentée avec son fils de sept ans. Mais ce dernier n’a pas participé à la visite, trop occupé qu’il était à courir dans les escaliers. Il est même entré dans l’appartement d’un locataire qui avait laissé sa porte entrouverte! Pendant ce temps, sa mère s’enquérait des particularités du logement comme si de rien n'était. Moi, j’étais surpris de voir un enfant si mal élevé. Si nous n'étions pas dans l’ère du politically correct, j’avouerais que j’ai eu envie de l’égorger!
À la fin de la visite, je l’ai tout de même remercié d'être venu, car sinon, j’aurais fait l’erreur de louer l’appartement à sa mère.
Le candidat numéro quatre étudiait à la Polytechnique. En discutant avec lui, j’ai appris qu’il avait échoué deux cours l’année dernière et qu’il comptait prendre cinq ans pour compléter son baccalauréat. Rien d’étonnant puisqu’il semblait être plus porté sur les beuveries estudiantines que sur les séances de récupération. J’ai eu peur que l’immeuble ne devienne un deuxième Café Campus.
La candidate numéro cinq, c’était Mélanie. Elle s’est présentée habillée d’une blouse Pentagonia bleu ciel, une jupe Chlorophyle, en toile beige, au mollet et des sandales de cuir Merrell. Ce look « plein air » m’a charmé! Elle avait un sourire empreint de douceur et un regard sincère. Dans son cou, j’ai remarqué un petit pendentif en forme de croix.
Elle me vouvoyait. Moi aussi par un retour de politesse. Le vous me paraissait étrange entre jeunes de ma génération hors d’un contexte professionnel, mais en même temps, je trouvais ça mignon.
L’appartement était à elle!
***
Un jour, Mélanie vint frapper à ma porte. C’était pour savoir si elle pouvait installer un crochet sur un mur. J’ai été un peu surpris qu’elle prenne la peine de me demander la permission pour un simple clou alors que d’autres locataires vont faire tomber des murs sans jamais m’en informer!
-- C’est pour accrocher un crucifix! précisa-t-elle.
Jusqu’alors, je n’avais pas remarqué comme elle était pieuse. Sur le coup, une chanson de Brassens m’est venue à l’esprit, une chanson dans laquelle une Mélanie s’enfonce des cierges sacrés dans... enfin, on devine où!
Pour le crucifix, j’ai évidemment dit oui. En fait, avec le regard d’ange qu’elle a, j’acquiescerais à tout ce qu’elle pourrait me demander.
***
J’ai faim. La cuisine du Continental est peut-être encore ouverte...