Le mardi 17 septembre 2002, 1h



J’ai passé les deux derniers mois à collaborer à l’écriture du spectacle d’un autre humoriste. La première n’est qu’au mois d’octobre, mais la version finale des textes est prête. Il ne reste que quelques points de mise en scène à peaufiner, ce qui devrait se faire au fil des représentations qui auront lieu en région avant la première.

De tous les types de contrats, c’est vraiment l’écriture d’un spectacle que je préfère, car le travail se fait surtout en équipe. Dans ce cas-ci, nous étions deux auteurs plus l’humoriste qui écrivait lui aussi, et nous nous rencontrions une ou deux fois par semaine avec le metteur en scène pour une séance de remue-méninges et d’écriture. Puis les week end, l’humoriste donnait son spectacle et testait le comique des nouveaux textes. C’est ce qu’on appelle « roder un show ».

Le rodage a toujours lieu dans des salles hors Montréal. On peut donc dire que le public de région sert de cobaye à son insu, surtout que les auteurs sont généralement dans la salle à étudier chacune de leurs réactions. Le spectacle est modifié soir après soir en fonction des rires ou... de l’absence de rire!

Mais cela ne veut pas dire que le public, lors de la période de rodage, ait droit à une représentation de moindre qualité. Car, si le spectacle n’est pas tout à fait au point, les pépins techniques et les blancs de mémoire de l’humoriste sont souvent aussi drôles que des numéros achevés parce que les spectateurs assistent à des moments uniques et involontairement loufoques.

Voilà pour les secrets sur le métier.

***

Ce contrat ne pouvait arriver à un meilleur moment. Il m’a permis de m’occuper l’esprit et d’un peu oublier un malheur que j’ai vécu en début d’été.

Tout commença rue Sherbrooke. Une jeune touriste qui était chargée comme un sherpa s’approcha de moi. Comme elle avait une carte de la ville dans la main, il n’était pas difficile de deviner qu’elle cherchait son chemin. Dans un français impeccable empreint d’un délicieux accent slave, elle m’expliqua qu’elle ne trouvait pas son hôtel.

L’énigme fut vite résolue. L'hôtel qu’elle cherchait se trouvait sur Sherbrooke Est et nous étions à l’ouest de Saint-Laurent! Je me suis commis dans le mensonge en disant que l’hôtel était sur mon chemin. Un petit mensonge nécessaire pour pouvoir marcher à ses côtés.

Elle avait le regard vif, le rire facile et des lulus! Une vraie beauté russe.

Elle s’appelait Nancy Dubois.

-- Je sais qu’ici mon nom est moins exotique que ne pourrait l’être Nadejda Tchoukovski, mais en Russie, c’est très rare. Mon nom de famille, je veux dire, car des Nancy, il y en a beaucoup, fascination pour l’Amérique oblige!

Il était midi et après que Nancy eut déposé son sac à dos à l’hôtel, je l’ai invitée à dîner. J’ai voulu prier Dieu pour qu’elle accepte, mais comme je ne crois pas en Dieu, j’ai prié l’esprit de la borne-fontaine qui se trouvait à côté de moi. Et cela fonctionna! Nancy et moi sommes allés au Continental.

J’étais complètement amoureux. Je l’écoutais me parler de sa vie là-bas, à Nijni-Novgorod, et je m’imaginais déjà partir avec elle. À dix-huit heures, nous étions encore assis au restaurant sous le regard amusé des serveurs qui n’avaient jamais vu un repas s’étirer autant. Nous nous étions raconté toutes nos vies

D’ailleurs, parlant de repas, il était déjà l’heure du souper. Nous avons fait quelques pas jusqu’à L’Express où nous avons encore discuté trois bonnes heures devant un autre bon repas. Puis je l’ai sagement raccompagnée à son hôtel.

Nancy ne faisait qu’une brève escale à Montréal. Son avion décollait le lendemain en après-midi. J’aurais aimé la reconduire à l’aéroport, mais j’étais invité à un mariage. Et comme j’étais le témoin du marié, mon absence aurait été remarquée. Nous avons donc convenu de nous retrouver à l’aéroport.

***

J’ai quitté le mariage aussitôt la cérémonie terminée. Je suis arrivé à l’aéroport de Dorval à quinze heures. J’étais euphorique à l’idée de revoir Nancy, même si c’était pour la voir partir.

Je me suis dirigé vers le comptoir d’Air Transat où nous avions rendez-vous. Elle n’était pas là. J’ai attendu un peu en me disant qu’elle était allée s’acheter quelque chose à manger ou je ne sais quoi. Mais après un moment, j’eus une pensée horrible.

Et si...

Je me suis lancé sur l’écran qui annonce les départs. Pas de trace du vol de Nancy. Pris de panique, je suis revenu au comptoir d’Air Transat où la préposée me confirma le pire: le vol que je cherchais partait de Mirabel!

Et l’avion décollait dans trente minutes! Et Mirabel, avec le trafic, c’est au moins à une heure de route de Dorval!

Le téléphone était mon seul salut. La préposée eut la gentillesse de téléphoner à Mirabel où sa collègue fit appeler Nancy au micro.

Sans succès.

***

Je ne me pardonnerai jamais d’avoir commis une telle erreur. Nancy a dû penser que je me fichais royalement d’elle. Pourtant j’en ai eu pour des jours à avoir la larme à l’oeil. Encore aujourd’hui, elle me manque terriblement.

Je n’ai aucun moyen d’entrer en contact avec cette princesse russe. Comme nous devions nous revoir à l’aéroport, nous n’avons pas pensé à échanger nos coordonnés. Je n’ai ni son numéro de téléphone ni son adresse. Seulement le nom de sa ville.

Dans les jours suivirent, j’ai tout fait pour la retrouver. J’ai écumé le web de l’Est. Je suis allé au consulat de Russie consulter des annuaires téléphoniques de Nijni-Novgorod et de ses banlieues. J’ai même contacté un détective privé de là-bas qui - c’est l’intuition que j’ai - n’a posé comme seul acte celui d’encaisser le chèque que je lui ai envoyé.

Jamais plus je ne reverrai Nancy.

Voilà pour les secrets sur ma vie.