Le vendredi 26 avril 2002, 21h



Quand la petite Émilie est sortie de ma vie, tout est devenu subitement trop grand: ma peine, ma solitude, mon appartement, et j’ai décidé de partir en voyage, sur un coup de tête comme on décide d’aller au dépanneur. Mais au lieu de choisir une destination heureuse, j’en ai choisi une dont je savais qu’elle allait me remuer.

Avant notre rencontre, Catherine avait passé une année à Boston pour ses études. Je ne compte plus les fois où elle m’a parlé de cette ville avec des étincelles de bonheur dans les yeux. Dans ses récits, Boston était la plus belle ville du monde. J’en étais à tout connaître de cette ville, des librairies du quartier français aux boites branchées du centre-ville. Même l’hiver semblait plus agréable là-bas où il fait juste assez froid pour te donner de belles petites joues rouges et du frimas sur les cils.

Plus qu'Aztlàn ou Colhuacàn, Boston était devenu pour moi un lieu mythique où je devais tôt ou tard aller en pèlerinage pour en finir avec un deuil qui reste en filigrane dans ma vie depuis déjà trop longtemps. C’était aussi un dernier hommage que je voulais rendre à Catherine en visitant cette ville où elle désirait tant m’emmener un jour. Bien sûr, la nostalgie et la tristesse seraient du voyage, mais comme j’avais déjà la gorge nouée par l’absence d’Émilie et que ça ne pouvait être pire, pensais-je.

C’est ainsi que dimanche dernier, vers 17h, je fis ma valise sans trop savoir pour combien de temps je partais. J’avais pris sept boxers avec moi, mais dans l’empressement, j’ai oublié d’apporter des bas et mon passeport! Heureusement qu’à la frontière, la douanière me laissa passer après m’avoir simplement demandé ce que j’allais faire à Boston et combien de temps j’y séjournerais. À cette dernière question, j’ai répondu « two day! »

À bien y penser, j’ai eu de la chance qu’elle n’inspecte pas mes bagages parce qu’un type qui prétend partir pour deux jours et qui a sept sous-vêtements, c’est suspect! Je me serais sans doute retrouvé dans une cellule ou dans un asile!

Je suis arrivé à Boston vers minuit. J’ai pris une bouchée dans une halte pour camionneurs et j’ai dormi dans ma voiture.

Et j’ai couché dans mon char, aurait dit Richard Desjardins!

Le soleil venait à peine de se lever et il faisait déjà trop chaud dans l’auto. J’avais la bouche sèche et mal au dos. J’ai filé vers la ville et j’ai loué une chambre dans un bed and breakfast tenu par une gentille américaine aux cheveux gris et au sourire réconfortant. Elle comprenait tout ce que je lui disais bien que mon anglais ne soit guère meilleur que celui d’un paysan vietnamien qui n’a jamais mis les pieds hors de ses rizières.

Le lit était moelleux comme un tas de foin. J’ai dormi jusqu’à 13 heures.

Ce que j’aurais aimé, c’est rester quatre ou cinq jours à Boston pour visiter en prenant mon temps. Mais tout ce que j’ai vu, c’est le magnifique Boston Common, le plus vieux parc en Amérique. Catherine me racontait qu’elle venait souvent y lire. À coup sûr, les allées que j’empruntais, elle les avait empruntées elle aussi à une autre époque. J’ai regardé un vieux chêne et j’ai demandé à Catherine de m’excuser de ne pas avoir la force de rester dans cette ville où je ressentais sa présence à chacun de mes pas.

Ce n’est pas sans me sentir lâche que je refis mes valises pour fuir Boston à peine quelques heures après mon arrivée. J’aurais aimé me confier à la gentille grand-maman du bed and breakfast, mais ma pudeur était plus grande que ma douleur.

J’ai repris le volant et j’ai roulé vers la péninsule du Cap Cod. J’ai loué une chambre dans un petit motel joliment délabré et j’ai beaucoup dormi.

Pour engourdir la tristesse, Ramone s’entraîne au gymnase, Maude écoute de la musique très fort, Maître Carré boit du cognac. Moi, je dors comme un loir.

***

Je suis rentré de voyage aujourd’hui et je vais beaucoup mieux.

Sur Montréal, un ciel turquoise strié de nuages roses. Montréal est comme on la voit dans le film Eldorado de Binamé. J’entends des enfants qui jouent encore dans le parc tout près.

Maître Carré a raison quand il dit que je devrais avoir un bébé. Mais le fait est qu’un bébé, ça ne se fait pas tout seul et qu’actuellement, ce qu’il y a de plus féminin dans ma vie, c’est ma chatte Boucane et une vieille violette africaine sur le rebord de la fenêtre du salon!