Le samedi 20 avril 2002, 9h



J’ai tenu ma promesse et j’ai emmené Émilie chez ma mère samedi dernier. Dès qu’elle fut descendue de la voiture, elle devint un petit général.

-- Je veux voir les poules! Je veux toucher les lapins! Où est Dixie? Je veux aller en quatre roues!

Moi qui vais toujours chez ma mère pour trouver le calme et le repos, c’était à oublier pour cette fois-ci! En résumé, ce fut tout d’abord une visite au poulailler où hélas les oeufs avaient déjà été ramassés au petit matin. Ensuite, nous sommes allés voir les lapins dans leur clapier.

-- Lequel des lapins tu veux qu’on mange pour le souper? ai-je demandé à Émilie. Moi qui m’attendais à la voir exprimer du dégoût à l’idée de manger une de ces mignonnes petites bêtes, sa réponse m’a grandement surpris:
-- Celui-là! dit-elle en pointant le lapin le plus gras!
-- Super!
-- Je veux manger une poule aussi. La grosse noire!
-- Le lapin, ça va, mais je ne crois pas que ma mère veuille que l’on mange une de ses pondeuses.
-- C’est quoi une pondeuse?
-- Une poule qui pond des oeufs.
-- Mais pourquoi il n’y a pas d’oeuf?
-- Parce qu’on les ramasse le matin.

Le menu du soir était fixé: ce serait du lapin. Pas celui désigné par Émilie parce qu’il est trop tôt dans la saison pour abattre les lapins, mais un congelé. C’est tout aussi bon!

Émilie voulait prendre un lapin, mais j’ai pour principe qu’on ne joue pas avec la nourriture! Émilie s’en fichait; elle avait déjà une main dans le clapier, main qu’elle ressortit d’un coup sec.

-- Oh! putain! il y en a un qui m’a mordu!

« Oh! putain! » je trouve ce juron si joli que je ne réprimande pas Émilie lorsqu’elle le dit.

-- C’est lui que je veux manger! continua-t-elle d’un ton vengeur!

***

Je regrette l’achat de mon quad. La première année, j’ai fait une dizaine de randonnées et seulement deux en 2001. À un prix de 9000$, ça fait cher du kilomètre! Ma seule consolation, c’est que le conjoint de ma mère l’utilise à l’occasion pour sortir les arbres morts de la forêt. Une autre consolation a été de faire plaisir à Émilie en l’emmenant en promenade.

La maison de ma mère est entourée d’un bois de conifères au-delà duquel il y a une forêt de feuillus. La démarcation entre les deux forêts est nette et franche, de toute évidence façonnée par l’homme. En hiver et au printemps, la différence est très frappante: d’une forêt toute verte, on passe d’un coup à une forêt sans vie. C’est une configuration idéale pour inventer des légendes qui feront rêver une enfant de six ans.

Arrivé à la forêt de feuillus défeuillés, j’ai arrêté le quad.

-- Pourquoi on s’arrête? demanda Émilie.
-- Pour voir si tu étais toujours là ou si tu étais tombée dans le ruisseau qu’on a traversé tantôt!

Émilie se mit à rire. Moi aussi en la voyant joyeuse. Je continue en lui expliquant qu’on s'apprête à entrer dans une forêt où vit une sorcière. C’est pour ça qu’il n’y a plus de feuilles dans les arbres: ils sont tous morts! J’ai redémarré ma machine et Émilie serra ses bras autour de ma taille.

Nous reprîmes notre promenade et une fois par cinq minutes, Émilie me disait qu’elle voulait voir la sorcière!

-- C’est une sorcière très méchante, mais très timide aussi. Alors, c’est peu probable qu’elle se montre!

J’ai découvert un nouveau sentier que j’ai emprunté par curiosité. Après quelques minutes, je suis tombé sur un décor vachement burlesque. Quelqu’un avait cloué aux arbres des dizaines d’enjoliveurs de roues! Il y avait aussi de vieux fanaux accrochés aux branches. Au bout du sentier, de la fumée s’échappait de la cheminée d’une tente-roulotte qui doit être là depuis 30 ans au moins à en voir la décrépitude.

-- Émilie! Je crois qu’on a trouvé la maison de la sorcière!
-- Oh! Qu’est-ce qu’on fait?
-- On va la voir! Je vais lui demander si elle veut t’acheter!
-- Me quoi?
-- Oui, la sorcière adore les enfants. Elle fait un bon ragoût avec eux!
-- Non! C’est avec toi qu’elle va faire un bon ragoût. Tu es plus gros, ça va en faire plus!

Dans la voix d’Émilie, il y a avait de l’amusement, mais aussi une légère frayeur. La peur lui commandait de ne pas aller plus loin, mais sa curiosité était plus forte. J’étais moi-même excité, car je n’avais aucune idée de qui habitait là. Un chasseur de fin de semaine ou un vieil ermite fou qui se met à tirer du fusil quiconque vient troubler sa solitude? Toujours est-il que nous sommes allés voir.

La porte de la roulotte était ouverte. Dans l’embrasure, un homme défait par les années se berçait en écoutant la radio qui était éteinte. Il tenait à la main une bouteille de Coke. Il la tenait si mollement en fait qu’on aurait dit qu’il avait oublié qu’il la tenait et qu’il allait l’échapper d’un instant à l’autre.

-- Bonjour! C’est une belle journée, n’est-ce pas? lui dis-je.
-- Oui, répondit-il.
-- C’est votre roulotte? Mais quel idiot je suis! À qui veux-tu qu’elle soit si ce n’est pas à lui!
-- Oui.
-- C'est un beau coin!
-- Oui.

Je regardais sa main qu’il n’avait pas resserrée autour de la bouteille. Je me suis dit qu’il y avait des années de pratique derrière cette aptitude à tenir un objet avec une pression minimum, exactement au point avant que l’objet ne tombe. Ce type-là contrôle sa force de préhension au microgramme près!

-- C’est votre terrain?
-- Oui.
-- Je peux passer avec mon quatre roues?
-- Oui.
-- Eh bien! Bonne journée!
-- Oui.

Et je suis reparti, encore époustouflé par ce type, ses habilités physiques et sa richesse de vocabulaire! Émilie aussi était impressionnée. Avec des grands yeux, elle me dit:

-- Je suis sûre que c’est la sorcière qui s’est déguisée en homme pour qu’on ne la reconnaisse pas!

J’ai trouvé ça brillant comme explication, d’autant plus que ça m’évitait d’expliquer à une petite fille déçue pourquoi on n’a pas vu la sorcière. Elle ajouta:

-- J’aimerais ça que tu dises toujours « oui » comme le monsieur!
-- NON!

Émilie pouffa de rire, moi aussi, et nous avons regagné la maison de ma mère.

***

Le soir, comme prévu, il y eut du lapin sur la table. Émilie a bien aimé même si elle ne comprenait pas pourquoi il n’y avait pas de poils dans son assiette!

***

Je dors toujours comme une bûche à la campagne. C’est un concept! Sauf que dimanche matin, l’heure de mon réveil fut avancée par Émilie qui sautait dans mon lit en chantant:

-- Je veux aller voir si les poules ont pondu! Je veux aller voir si les poules ont pondu!

J’ouvris un oeil pour regarder l’heure: 6h30! Et Émilie continuait à claironner:

-- Je veux aller voir si les poules ont pondu! Je veux aller voir si les poules ont pondu!

Dixie, qui était aussi dans mon lit, regardait la scène en faisant ballotter sa grosse langue baveuse.

Il n’était pas question que je me lève à cette heure! J’étais si bien sous ma couette que je comptais bien y passer encore quelques heures. C’est là que j’eus une idée géniale:

-- Va voir ma mère!

Émilie sauta en bas du lit suivie de Dixie. Les deux se sont bousculés pour savoir qui allait passer dans la porte en premier. Puis, j’ai pu dormir jusqu’à 11 heures. Ma mère s’était occupée d’Émilie.

Comme quoi, même à 31 ans, on a toujours besoin d’une mère!

***

Nous sommes rentrés à Montréal à 16 heures. Je devais passer chez moi faire la valise d’Émilie avant de la raccompagner chez elle.

Alors que je pliais ses petits vêtements, j’eus un violent serrement de gorge. Je comprenais qu’Émilie sortait maintenant de ma routine en apportant avec elle tout le bonheur qu’elle y avait introduit. Émilie, elle, était joyeuse et excitée de retrouver sa mère. Elle voulait mettre ma chatte Boucane dans sa valise!

Plus tard, chez Émilie, c’est en y mettant de gros efforts que je suis arrivé à cacher la tristesse que me causait cette séparation. J’avais la gorge tellement nouée que je n’osais émettre un son, sauf ces quelques mots maladroits en faisant une bise à Émilie:

-- Bon... Bien... Émilie... euh... Bien... Alors, à bientôt!

C’est à ce moment que la pire chose qui ne me soit arrivée dans la vie arriva.

-- Voilà pour tes services, me dit la mère d’Émilie en me tendant une enveloppe qui de toute évidence ne pouvait contenir autre chose qu’un chèque.

J’aurais reçu une bombe atomique sur la tête que ça ne m’aurait pas fait plus mal!

J’ai bafouillé qu’il n’avait jamais été question d’argent, que cela me fait plaisir de garder Émilie... mais sa mère avait déjà glissé l’enveloppe dans une poche de mon manteau.

Je n’étais plus un ami, un père, un frère pour cette enfant. Je n’étais rien. Rien d’autre qu’une nounou, un ouvrier qu’on paie et qui disparaît ensuite!

J’étais complètement démoli à l’intérieur. J’ai même dû poser discrètement la main sur le mur pour ne pas perdre l’équilibre. Je devais partir au plus vite, car j’ignorais combien de temps j’allais encore pouvoir dissimuler ma détresse. Je tendis la joue pour accepter la bise que me fit affectueusement la mère d’Émilie, j’ouvris la porte et je quittai.

Je ne sais plus si j’ai pleuré, car il pleuvait. C’est toujours bien qu’il pleuve lorsque j’ai le coeur gros. Comme ça, je ne sais pas si c’est la pluie ou des larmes qui ruissellent sur mes joues et je peux me convaincre que je n’ai pas pleuré. Et finalement, ça m’évite d’avoir honte!

C’est tout de même con que nous, les hommes, ne puissions pleurer sans en avoir honte au point de vouloir après-coup s’exiler sur un autre continent!

***

J’ai marché vers chez moi en me demandant ce que j’allais faire de ma vie maintenant.