Le mardi 19 février 2002, 23h59



Après une longue journée d’écriture en solitaire -- pléonasme volontaire --, c’est avec hâte et plaisir que je me préparais à retrouver Maude. Nous avions prévu aller voir Les Joyeuses Commères de Windsor. J’avais un bras dans mon veston quand le téléphone sonna. C’était elle.

En résumé, elle était encore en pyjama, encore en proie à une attaque d’asthénie. Sans pleurs ni même de soupir, elle me dit qu’elle n’avait envie de rien et encore moins d’aller s’asseoir au théâtre à coté d’une quinquagénaire qui a mis trop de parfum. Enfin, ce fut son argument final. Un recours à l’humour bien évidemment pour que je ne m’inquiète pas au point d’appeler ses parents pour leur dire la détresse dans laquelle se trouve leur fille.

Elle finit:

-- Tu peux passer me voir si tu as envie de faire du tourisme dans ma petite culotte.

J’ai raccroché doucement le combiné en fixant ma vieille chatte qui dormait les quatre pattes en l’air sous la chaleur de ma lampe de bureau. C’est avec une tristesse amère que j’acceptai que Maude ne deviendra jamais la femme enjouée qu’était Catherine et, qui pis est, qu’elle semble prendre un certain plaisir à cimenter sa vie dans une tristesse perpétuelle qui m’affecte plus que je ne veux le croire.

C’est bien beau de faire l’amour six fois par semaine, mais comment pourrais-je être heureux si avant on ne peut se tenir tendrement la main au théâtre?

Je pris le journal Voir qui traînait dans le salon, Section Calendrier. Un chansonnier était à l’affiche ce soir au P’tit Bar, rue Saint-Denis. Tant qu’à me retrouver au théâtre assis à côté d’une poche d’air, je préfère encore poser mes coudes sur un zinc en écoutant de vieilles chansons françaises.

Le P’tit Bar porte son nom à merveille. Bien tassées, il ne doit pas y entrer plus d’une cinquantaine de personnes. Ce soir, il y en avait une vingtaine.

Je m’assis au bar et j’écoutai les conversations des habitués pour vite y prendre part. À 22h15, je me suis rappelé que j’étais venu voir un chansonnier dont le spectacle était annoncé pour 21h30. Je demandai à la barmaid:

-- Il n’y a pas un chansonnier ce soir?
-- Oui, c’est Roger, me répondit-elle.

Roger était le bougre sympathique assis à côté de moi qui me racontait ses voyages à Saint-Pierre et Miquelon. J’étais étonné d’apprendre que dans cet archipel isolé, que j’imaginais triste et sans vie, il y avait des soirées endiablées où les insulaires chantent et dansent jusqu’aux petites heures.

Roger se leva, empoigna sa guitare et lança dans une solennité amusée:

--Faudrait bien que j’aille chanter!

D’autant plus que je suis venu ici exprès pour voir un spectacle! pensai-je.

J’ai commandé une autre bière et je me suis tourné vers la scène pour mieux voir le chansonnier qui gratouillait les premières mesures d’une pièce de Brassens. J’ai tout de suite pressenti que la soirée allait être spéciale.

Je ne sais pas si c’est moi qui étais particulièrement émotif à cause de l’inévitable rupture avec Maude, mais chaque chanson est venue me remuer. Une pièce de Félix, une de Desjardins, une de Renaud, j’étais devenu un boulimique de l’oreille. Mais c’est l’interprétation qu’a fait ce gaillard de La Main Gauche de Danielle Messia qui me secoua le plus. J’ai eu l’impression que la terre avait cessé de tourner un moment.

À la fin de la soirée, j’ai eu un pincement au coeur en voyant certains spectateurs déposer de la menue monnaie dans le chapeau. La soirée valait bien plus.

***

Roger Genois donne un spectacle le dimanche 3 mars au Cabaret du Musée Juste Pour Rire. J’y ferai acte de présence, c’est certain. Je serai aussi au P’tit Bar mardi prochain, car c’est une chance d’écouter un interprète de ce calibre dans un environnement si intime.