Le vendredi 8 février 2002, 17h



Une autre belle journée de printemps en plein hiver. L’occasion était bonne pour me rendre à pied à la nouvelle demeure de Maude.

Rue Mont-Royal vers l’est. Rue Papineau vers le nord. Puis encore vers l’est sur une petite rue. Montréal a vraiment une sale gueule par là. Pour Maude qui a grandi dans la cossue et belle Outremont, je présume que d’habiter maintenant dans un quartier pauvre et délabré est le summum de l’exotisme.

Parce que si ce n’est pas par exotisme, je ne vois pas pourquoi elle a choisi ce quartier. Avec la pension alimentaire de 3000$ par mois qu’elle reçoit de ses parents, elle pourrait facilement se payer un joli appartement sur le Plateau.

J’arrive devant son immeuble: c’est une usine! Je pense m’être trompé mais l’adresse correspond à celle que j’ai gribouillée sur un bout de papier. J’en déduis donc que l’endroit a été transformé en lofts d’habitation. J’entre. J’essaie de refermer la porte derrière moi mais rien n’y fait, elle est coincée hors du cadre. Le type en robe de chambre orange qui répare son vélo dans le hall ôte un joint de sa bouche et m’indique la manière de refermer la porte.

-- Tu pognes la crowbar dans le coin, tu forces sur le coté pis tu câlisse un coup de pied dans le bas de la porte.

Chez Maude, ce n’est pas seulement le quartier qui manque de classe!

Je pose le pied sur la première marche de l’escalier de béton en le remerciant pour le tuyau. Il me dit:

-- À quel étage, tu t’en vas?
-- Quatrième.
-- Dans ce cas, faut que tu montes jusqu’au deuxième, tu pognes le couloir à gauche, tu vas jusqu’au fond, tu vires encore à gauche pis là, tu pognes l’escalier de secours jusqu’au troisième pis là tu reviens à l’escalier d’en-avant et tu montes au quatrième.
-- ?!
-- C’est qu’il y a un frigidaire qui bloque l’escalier entre le deuxième et le troisième.
-- Comment? Un frigidaire?
-- Oui... y a un enfant de chienne qui a piqué une crise l’an passé pis y a garoché son frigidaire dans l’escalier!
-- Bon OK.

J’en ai assez de cette discussion et je m’apprête à partir, mais le type en rajoute:

-- Pis dans l’escalier de secours, entre le troisième et le quatrième, y a autre enfant de chienne qui a mis ses vélos pis ça bloque l’escalier. Faqu'y faut que tu rerentres en dedans.

Deux enfants de chienne dans la même bâtisse! Ce n’est pas un immeuble d’habitation, c’est une animalerie! Je remercie mon interlocuteur pour ses aimables et non moins colorées explications et je monte au deuxième étage. Je traverse un couloir gris et inquiétant et j’arrive à l’escalier de secours qui, a-t-on oublié de me préciser, se trouve à l’extérieur de l’immeuble. Pour l’emprunter, je dois sortir par une fenêtre en effectuant diverses contorsions. Les marches sont glacées et la structure est bringuebalante. J’en ai le vertige.

Mêmes contorsions pour rentrer par la fenêtre de l’étage supérieur. Mêmes murs tristes. Il y a une odeur de peinture à l’huile. En passant devant une porte entrouverte, j’aperçois un artiste penché sur un tableau aussi laid et sans intérêt qu’un dégât de sauce sur le plancher de la cuisine d’un restaurant. Tout est laid dans cet immeuble et je voudrais m’en aller. Mais puisque je suis presque arrivé et que j’ai bien envie de voir Maude et son nouveau chez-soi...

J’arrive enfin au quatrième étage. C’est déjà moins laid. Maude a mis une Tour Eiffel en carte postale sur la porte de son loft. Je frappe, je frappe.

Maude n’était manifestement pas là aujourd’hui.