Le mardi 29 janvier 2002, 14h



Je crois être tombé sur le plus sadique des chirurgiens-dentistes. Je ne serais pas surpris si on me disait qu’il est l’ancien tortionnaire en chef de la prison de Khiam.

Tout commença par un banal mal de dent que je pensais être causé par une carie tout aussi banale. C’était plutôt une dent de sagesse qui voulait un peu d’attention. Mal lui en pris puisque le chirurgien-dentiste décida de l’évincer de ma mâchoire, elle et ses trois congénères. L’opération sous anesthésie générale avait lieu il y a un peu plus d’une semaine dans un grand hôpital de Montréal.

Après le jeun prescrit de douze heures, je me suis présenté à l’hôpital à la journée convenue accompagné par ma mère. C’était la première fois de ma vie que je subissais une anesthésie et j’avais vraiment peur de ne jamais me réveiller. La veille, j’avais même fait de l’ordre dans mes comptes à recevoir afin de faciliter le règlement de ma succession.

L’anesthésiste me dit de compter jusqu’à dix; à trois j’étais déjà assommé par le propofol qui gambadait dans mes veines. Dès lors, j’ose à peine imaginer l’air stupide que j’avais, la bouche béante, pleine de doigts de chirurgien!

Puis, je me réveillai. À ma grande surprise et à celle encore plus grande du chirurgien, j’étais encore sur la table d’opération! Je sentis une douleur très vive et pour cause, le chirurgien me tripatouillait les gencives avec un scalpel! C’est là que l’image du tortionnaire israélien m’est venue.

Le chirurgien cria à l’anesthésiste un ordre qui m’était inaudible mais dont la teneur ne faisait aucun doute puisque j’ai aussitôt senti une nouvelle montée du liquide anesthésiant couleur lait de coco dans mon bras. Je tombai dans les vapes une seconde fois.

J’ai repris conscience une heure plus tard, dans la salle de réveil cette fois-ci. J’étais vraiment mal dans cette pièce trop grande et trop éclairée. J’avais une atroce douleur à la bouche et une inexplicable envie de vomir, inexplicable puisque je n’avais rien avalé depuis la veille.

Je ne voulais qu’une chose: Rentrer chez et me retrouver dans mon lit sous une pile de couvertures chaudes. Mais, je n’étais pas capable de faire deux pas sans perdre l’équilibre. Le médecin refusa que je parte tout de suite.

Un infirmier m’apporta une couverte de laine réchauffée à la sécheuse et, pour mon mal de coeur, une bassine qui me semblait inutile puisque je croyais mon estomac vide mais qui se révéla finalement trop petite quand les litres de sang que j’avais avalé pendant l’opération se mirent à sortir en fontaine.

Je me suis confondu en excuses et en gémissements avant de me rendormir bêtement.

Ce n’est qu’en début de soirée que j’ai pu quitter l’hôpital. Ma mère, qui était restée avec moi toute la journée, me proposa d’aller passer quelques jours chez elle. J’ai accepté tout de go. On a beau être sorti de l’enfance depuis des lustres, il n’y a rien comme la bienveillance d’une mère quand on ne va pas très bien.

***

Je suis de retour chez moi. Mes joues sont encore enflées mais la douleur est pratiquement disparue. Après une semaine de soupes et de purées, je vais me risquer à mordre dans un steak ce soir!