Le jeudi 3 janvier 2002, 3h de la nuit



Cette image me rappelle Catherine.

Lorsqu’elle était à Copenhague, Catherine et moi communiquions à l’aide d’un logiciel de bavardage en temps réel. Je me souviens d’avoir passé des nuits de douze heures à discuter avec elle. Douze heures assis devant mon écran à reformuler toujours en des mots différents mon amour pour elle et à m’émouvoir de ses répliques. En fait, plus je lui parlais - « écrivais » serait plus juste -, plus je l’aimais. Déjà que j’en étais fou avant son départ pour le Danemark, c’est dire à quel point elle était devenue mon ultime dessein.

Des milliers d’heures donc, au cours desquelles j’ai découvert des facettes qui me faisaient vivre un sublime désarroi: comment pouvais-je connaître un être si extraordinaire? Catherine était une femme d’une grande beauté -- ce qui contrastait avec moi qui ne suis ni particulièrement beau, ni particulièrement grand ou costaud -- mais elle était surtout d’une profondeur d’esprit dont l’écriture était le meilleur révélateur.

À l’aube, le corps meurtri par la fatigue d’une nuit passée penché sur un écran d’ordinateur, je tombais dans mon grand lit en rêvant de déposer ma bouche sur ses nymphes, en rêvant aussi à tous ces projets d’avenir que nous édifiions comme celui de faire des bébés dès son retour.

Puis elle est morte dans cet accident stupide.

J’ai eu l’impression de mourir aussi.

Lors des premières semaines du deuil, en juillet 1998, je faisais de grands efforts pour continuer à vivre normalement. Mais, quand l’hiver est arrivé, je me suis effondré. J’ai fait mes valises très sommairement et je suis allé vivre dans un chalet isolé dans les Laurentides. C’était à la Cachoulac, un camp d’été où j’avais déjà travaillé et où je faisais encore du bénévolat à l’occasion. Le camp était fermé pour l’hiver et je m’y suis installé.

Pendant exactement 132 jours, j’ai vécu l’isolement et la solitude à plein régime dans un chalet sans commodités, ni télévision ni téléphone. Il m’arrivait d’aller faire un tour au village le plus près lorsque je n’avais plus rien à manger ou à lire. Chaque fois, la jeune cassière de l’épicerie me regardait avec un air étrange. Peut-être n’avait-elle jamais vu un ermite sans barbe ni haillon repartir avec le Devoir et le dernier Nothomb.

J’avais mes habitudes. Le matin, j’allais en raquettes jusqu’au marais enchanté qui n’a finalement rien de magique quand il n’y a pas de petits campeurs pour croire à toutes les légendes qui y sont attachées. L’après-midi, j’exécutais des travaux sur le camp. Encore aujourd’hui, on se demande là-bas qui a pu repeindre tous les dortoirs pendant l’hiver de 1999!

Ce sont les soirées qui étaient difficiles à vivre. Le jour, j’avais mes occupations alors je ne voyais pas le temps passer mais le soir, je n’avais guère d’autres choses à faire que lire et écouter la radio. Heureusement, la plupart du temps, j’étais épuisé et le sommeil ne tardait jamais à venir.

Je suis revenu à Montréal en février un peu moins défait qu’au moment de mon départ. Il y avait toujours ce grand trou provoqué par la mort de Catherine, mais je parvenais à reprendre une vie normale sans avoir la larme à l’oeil constamment.

À l’époque, j’avais pris la résolution de ne jamais plus m’attacher à une femme, d’aimer comme j’avais aimé Catherine. Ainsi, je me garderais de souffrir une autre fois. C’est ce que je pensais jusqu’à cette nuit.

***

Diable Vert, 23h. Je croise une fille et son regard reste accroché au mien, une. deux, trois secondes...

-- Je suis vraiment fatigué de me faire draguer, me lance-t-elle en désignant de la tête le type qui venait de l’aborder.

-- Oui, mais tu es dans un bar. Tu dois t’attendre à ça!

-- Oui, mais c’est triste...

Silence

-- Toi, tu ne me dragues pas? reprit-elle.

-- Moi, je n’ai pas vraiment le coeur à draguer.

Et là, cette fille que je ne connais pas et qui ne me connaît pas s’approche et, sans avertissement, elle enfouit sa langue dans ma bouche. Comme elle était mince (la minceur chez une fille, c’est mon dada) et qu’a priori je la trouvais belle, j’ai embarqué dans la ronde.

Ensuite, nous avons longuement discuté, jusqu’à il y a quelques instants, puis je l’ai laissé s’envoler sans lui proposer une suite puisque à ce moment, je pensais encore qu’aucune fille ne pouvait m’intéresser. Mais, j’avais tort: à l’heure qu’il est et pour la première fois depuis trois ans, je donnerais tout pour qu’une femme qui n’est pas Catherine soit chez moi.